Rencontre photographique · Ploemeur
Stéphane Lavoué :
du théâtre à la haute mer
Avec Navire amiral, le photographe rapproche les coulisses de la Comédie-Française et les bâtiments de la Marine nationale.
À l’occasion d’une rencontre à la librairie Sillage, à Ploemeur, je suis allée écouter Stéphane Lavoué présenter son parcours et son dernier ouvrage, Navire amiral.
Pour Focale, je vous propose de revenir sur cette soirée passionnante, au cours de laquelle il nous a entraînés de l’Amazonie aux coulisses de la Comédie-Française, puis jusque dans les profondeurs d’un sous-marin nucléaire.
De l’Amazonie à la photographie
Rien ne prédestinait Stéphane Lavoué à devenir photographe. Ingénieur de formation, il part travailler dans l’industrie du bois en Amazonie brésilienne à la fin des années 1990. Très vite, les pratiques auxquelles il se trouve confronté heurtent ses convictions écologiques et morales.
La photographie devient alors une échappatoire, puis une véritable vocation. Dans les rues de Santarém, il découvre les images de Sebastião Salgado consacrées aux mines d’or brésiliennes. Leur force documentaire et leur dimension presque cinématographique provoquent chez lui un véritable choc. Des années plus tard, il photographiera celui qui avait éveillé sa vocation.
De retour en France, il se lance dans le photojournalisme et collabore pendant une dizaine d’années avec Libération. Ses reportages le conduisent des campagnes politiques françaises aux communautés touarègues du Niger, puis en Inde.
Peu à peu, le portrait s’impose au cœur de son travail. Pour lui, il naît avant tout du face-à-face entre le photographe et son modèle. Tous deux savent qu’ils construisent une image ensemble, mais quelque chose d’imprévisible peut toujours leur échapper.
C’est précisément dans cet instant de fragilité que le portrait prend vie.
La Comédie-Française, une rencontre déterminante
En 2015, Éric Ruf, administrateur général de la Comédie-Française, lui confie les portraits de toute la troupe. Pendant trois semaines, quelque soixante-dix comédiennes et comédiens défilent dans une petite loge transformée en studio.
Cette commande marque le début d’une longue collaboration. Il photographie les loges, les coulisses et les comédiens au seuil de la scène, mais aussi tous les métiers de l’ombre : costumières, tailleurs, accessoiristes et machinistes.
C’est en observant les machinistes qu’une idée commence à s’imposer : un théâtre fonctionne étrangement comme un navire.
Cordages, poulies, vocabulaire précis, règles de sécurité, traditions et superstitions… Autrefois, les marins qui ne naviguaient pas pendant l’hiver étaient employés à la machinerie des théâtres. Ils y ont transmis leurs savoir-faire, mais aussi une partie de leurs rites et de leur langage.
Navire amiral : quand le théâtre rencontre la Marine
Intrigué par cet héritage, Stéphane Lavoué poursuit son enquête photographique en mer. Il embarque à bord du sous-marin nucléaire Le Téméraire, de la frégate Bretagne et du porte-avions Charles de Gaulle.
Il y retrouve les mêmes logiques collectives : l’équipage fonctionne comme une troupe, le navire comme une scène et les rituels constituent un langage commun.
Dans le livre, les légendes sont volontairement placées à la fin afin de laisser le lecteur circuler librement entre les deux mondes. Les images font progressivement émerger un troisième univers, mystérieux, poétique et presque chimérique.
Le livre en images
Feuilleter Navire amiral
Vidéo publiée sur la chaîne officielle de atelier EXB (exb.fr).
Quarante mots venus de la surface
L’un des récits les plus émouvants de la soirée concerne les messages reçus par les marins à bord d’un sous-marin. Pendant une mission, l’équipage peut recevoir des nouvelles de ses proches, mais ne peut pas y répondre.
Les messages sont strictement limités afin de préserver l’équilibre de la personne qui les reçoit — et, à travers elle, celui de tout l’équipage. Chaque lundi, Julien adressait ainsi à sa compagne Marine un message de seulement quarante mots, choisis avec une infinie attention.
À bord, ces nouvelles venues de la surface sont imprimées, glissées dans des enveloppes portant des adresses imaginaires, puis distribuées par un marin vêtu en facteur : un geste presque théâtral au cœur d’un environnement extrêmement rigoureux.
Stéphane Lavoué a ensuite confié certains de ces messages à des comédiens de la Comédie-Française. Leurs voix ont créé un nouveau passage entre la scène et les profondeurs de l’océan.
Quand la réalité devient théâtre
À bord du Charles de Gaulle, le photographe assiste à un impressionnant exercice de sécurité. Près de deux cents marins interprètent les victimes d’une attaque, avec maquillages, fausses blessures et mises en scène.
Pendant quelques instants, l’équipage devient une immense troupe de comédiens répétant un scénario dont chacun doit parfaitement connaître le rôle.
Au théâtre comme en mer, la précision des gestes, la discipline et la confiance accordée aux autres sont essentielles.
Le costume — tenue de scène ou uniforme — transforme également celui qui le porte, lui donnant une posture, un langage et une place particulière au sein du collectif.
La photographie comme rencontre
Au fil de la soirée, Stéphane Lavoué nous a fait découvrir une œuvre construite à la frontière du documentaire et de l’imaginaire.
Qu’il photographie des écrivains, des acteurs, des personnalités politiques ou des militaires, il cherche moins à révéler une vérité définitive qu’à observer ce qui se produit pendant la rencontre.
Avec Navire amiral, la photographie rapproche des lieux et des histoires que nous n’aurions jamais pensé associer. Une loge et une cabine, une troupe et un équipage, une scène et un pont de navire finissent par appartenir au même monde.
Une autre manière de regarder
Je suis repartie de cette rencontre avec l’envie de regarder autrement ces deux univers que tout semblait opposer.
Stéphane Lavoué nous montre qu’une loge peut ressembler à une cabine, qu’une troupe peut devenir un équipage et qu’un plateau de théâtre n’est finalement jamais très éloigné du pont d’un navire.
Une très belle soirée à la librairie Sillage, riche en récits, en découvertes et en inspiration photographique.

